mardi 21 avril 2015

Exposition "Hors temps" : Nicolas Rouxel-Chaurey



J.-F. Piquet et N. Rouxel-Chaurey (photo F.  Danielczak)
L’équipe de la médiathèque de Vert-le-Grand et moi-même avons souhaité accueillir le photographe et plasticien Nicolas Rouxel-Chaurey dans le cadre  de ma résidence d’écrivain. Il m’incombait donc de le présenter au public le soir du vernissage de son exposition. J’aurais pu le faire de diverses manières ; j’ai opté pour un jeu d’écriture que j’affectionne : le portrait au prénom. C’est simple, il s’agit de partir du postulat que notre prénom nous porte tout autant qu’on le porte et de le démontrer en déclinant chacune des lettres qui le composent. J’avais déjà pratiqué ce même exercice pour mon amie peintre Eldine Rondolino et je savais qu’en fait, sous couvert de jeu, j’en dirais bien plus que si je jouais à être sérieux…


*

Portrait de Nicolas Rouxel-Chaurey

en sept lettres

J.-F. Piquet et N. Rouxel-Chaurey (photo F.  Danielczak)
N – c’est par cette consonne que débute le prénom ; c’est par elle également que débute l’histoire de l’artiste, car à n’en pas douter il s’agit là du N qui désigne les nationales -  entre autres N10 et l’ancienne N51 – que la voiture conduite par la mère empruntait régulièrement pour relier Epernay à Emancé ou Palaiseau, avec le petit Nicolas, souvent couché à l’arrière, « regardant la voûte des arbres sans cesse défrichée par les phares de la voiture… » « Le goût de la route me vient-il de là ? » se demandera plus tard le grand Nicolas. Car les nationales – N6 N7 N20 - il va les sillonner à l’envi dans les années 90 pour rechercher sur tout le territoire de ces anciennes pompes à essence qu’on appelait alors bijaugeurs. Il en fera un livre de photographies qu’il intitulera En quête d’essence. Mais qu’on ne s’y trompe pas : ce n’est pas l’essence qui fait rouler Nicolas, mais le sens ! Et encore aujourd’hui…



I – dans cette lettre, on pourrait voir l’un des innombrables personnages-allumettes réalisés par le peintre anglais L.S. Lowry : longue silhouette, tête légèrement détachée du corps, comme pour la signifier dans les nuages ou dans la lune… Oui, ce pourrait être Nicolas… Mais dans cette même lettre on pourrait voir pareillement la représentation stylisée d’une de ces vieilles pompes à essence dénichées dans la Drôme ou le Minervois. Ou encore l’un des piquets de bois que Nicolas fiche en altitude quelque part en Oisans après les avoir habillés de journaux maintenus par des ficelles de facteur. Toutefois, il se pourrait que nous fassions fausse route, que nous ne soyons pas sur la bonne nationale et que la lettre I ne soit rien de tout cela, mais désigne simplement l’invisible, l’invisible qui est au cœur de l’œuvre de Nicolas et que celui-ci cherche à montrer dans ses photos comme dans ses installations, car cet invisible recèle le sens même de sa démarche artistique. « Rendre visible l’invisible » disait Paul Klee : Nicolas y travaille…



C – A l’évidence, cette lettre désigne la Champagne : Nicolas y est né au début des années 60. Elle pourrait aussi désigner ces cylindres que Nicolas confectionne avec des journaux, puis qu’il accroche ici et là aux barreaux d’une grille en plein cœur de ville, aux branches d’un arbre en plaine ou en montagne, et dont on retrouve trace aujourd’hui dans des œuvres récentes que Nicolas nomme colonnes mais qui, à nos yeux, s’apparentent davantage à des éléments de bibliothèque. Toutefois, ayant dit cela, on sent bien que l’on n’a pas tout dit, qu’il convient de creuser la lettre C, de la creuser tant et tant jusque par-dessous l’océan atlantique afin d’atteindre Cap Cod, car c’est là en effet, sur cette péninsule du Massachussetts, que le peintre Edward Hopper s’installa en 1933 et réalisa nombre de ses toiles, dont probablement celle intitulée Gas (station essence). Quand on sait combien cette œuvre a compté – et compte encore – pour Nicolas, on se dit qu’il valait la peine de quitter la Champagne pour Cap Cod.



O – Cette quatrième lettre se situe au mitan du prénom et cela lui confère une certaine importance. De par sa forme, elle évoque tout à la fois l’objectif de l’appareil-photo, la roue qui roule sur les nationales, le cadran d’une horloge – lesquels ont en commun le temps, le temps que l’on essaye d’arrêter, de remonter, de retrouver mais qui n’en poursuit pas moins sa course, inexorablement. D’où ces questions que l’on se pose : et si l’œuvre de Nicolas ne nous disait rien d’autre que cela ? Et si toutes ces images et installations fragiles, et si toutes ces pages écrites dans des carnets et agendas parfois exposés aux intempéries ne disaient rien d’autre que l’absolue précarité de notre condition ? Et s’il fallait comprendre alors que, fort de cette assurance, Nicolas ne luttait pas contre le Temps – à quoi bon, le combat est perdu d’avance ? - mais se jouait du Temps en le sublimant dans son art et en nous disant d’un air facétieux – car l’homme sait l’être – « rassurez-vous, mes amis, on ne va pas mourir un jour : on meurt chaque jour ! » Le propos nous interloque et l’interjection fuse : oooooooh…



L – Aucun doute quant à cette lettre : L c’est Elle, la compagne, celle qui roule à côté sur les nationales, qui marche à côté sur les sentiers de montagne et dans les rues des villes, celle qui guide et conseille, qui rassure et console, dont la parole est précieuse et très écoutée, celle qui néanmoins dit parfois j’en ai marre, ça ne peut plus durer, mais qui reconnaît aussitôt après qu’avec un autre que lui ma foi elle s’ennuierait. L, donc, c’est Elle, et on pourrait la prénommer Valérie, d’aucuns diraient Sainte Valérie… On pourrait s’en tenir là, mais on sent là encore que l’on n’a pas tout dit, que le L n’est pas qu’Elle. Car il est aussi l’initiale de Larbaud – lequel soit dit en passant se prénommait aussi Valéry – Larbaud, écrivain français (1881-1927), auteur entre autres de Fermina Marquez et de Enfantines, sur lequel Nicolas a fait sa maîtrise de lettres modernes. Dire que le père de Larbaud s’appelait Nicolas serait anecdotique ; dire que Larbaud perdit son père alors qu’il était enfant et qu’il se retrouva balloté entre trois lieux de vie le serait moins ; dire enfin que Larbaud souffrit beaucoup de cette absence paternelle et qu’il voyagea beaucoup peut-être pour la compenser le serait encore moins et confirmerait l’adage selon lequel il n’y a pas de coïncidences, seulement des rencontres : Nicolas devait donc rencontrer Valéry avant de rencontrer… Valérie !



A – A propos de cette lettre on sera bref et péremptoire : c’est le A de Artiste ! Nicolas l’est, du matin au soir et même la nuit quand il ne dort pas ou si peu. D’ailleurs, s’il existait une agence de notation des artistes comme il en existe en économie, nul doute qu’il se verrait gratifier d’un triple A :  Attention : Artiste Absolu !



S – C’est la dernière lettre du parcours mais ce n’est pas la fin de l’artiste, loin s’en faut. De par sa graphie, elle évoque la sinuosité du parcours, les méandres du doute et du découragement pour en arriver là et pour aller plus loin, ailleurs, car Nicolas avance, envers et contre tout, trace sa route, qu’il vente ou neige, au point qu’on ne sait jamais trop où le trouver, qu’on le croit en Essonne quand il sillonne la Septimanie, qu’on jurerait l’avoir aperçu entre Beauce et Champagne quand il était dans les Alpes. Tenez, à n’en pas douter, quelqu’un nous dira demain ou dans quelques jours l’avoir vu en Oisans le 10 avril 2015 à 20h alors qu’il est indéniablement ici, à Vert-le-Grand, avec nous. Cela dit, pour que cela soit, il nous a fallu lui brandir sous le nez le S de Stop et lui dire : arrête-toi un instant, Nicolas, montre-toi, montre nous ton travail… La suite et fin de cette présentation se résume en un seul mot susurré sincèrement à l’oreille : merci !


J.-F. Piquet et N. Rouxel-Chaurey (photo F.  Danielczak)


*


Pour en savoir un peu plus sur le travail de Nicolas Rouxel-Chaurey, voir :

-          Présentation dans page « Partenariats »

-          Un temps un mouvement, page Miscellanées, février 2015

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire