samedi 16 mai 2015

Présenter une œuvre en chantier : cadeau ou risque calculé ?


    Une œuvre en chantier ne devient pas forcément un jour une œuvre aboutie : elle peut rester en chantier et finir ainsi, inachevée, mort-née, dans un coin de l’atelier ou de la tête de l’artiste ; elle peut aussi être tant et tant remaniée qu’elle finit par devenir autre et méconnaissable aux yeux de qui en avait vu l’ébauche. Sans avoir la présomption de se comparer au grand Giacometti dont on disait qu’ « il créait pour détruire et pour s’approcher, par la destruction, au plus près de la vérité », il faut bien reconnaître qu’une œuvre est d’abord affaire de multiples ratages, brouillons, repentirs et que c’est de ceux-ci qu’elle émerge comme la pierre précieuse de sa gangue ou, pour être plus modeste, comme le fruit lisse de sa bogue. Alors pourquoi donner à voir, à lire ou à entendre une œuvre en devenir ? Les raisons diffèrent selon l’état d’avancement du chantier. Mais revenons-en à l’écrit pour éviter des généralités par trop vagues et possiblement inexactes ; revenons-en du même coup à un "je" plus subjectif et mieux à même de parler de ce qu’il connaît.
 Pourquoi donner à lire ou à entendre une œuvre ou plus exactement un extrait d’œuvre en devenir ? L’occasion m’en a été rarement donnée, peut-être une douzaine de fois en trente ans. Je n’ai jamais refusé de me prêter au jeu mais je n’ai pas toujours « joué » avec les mêmes intentions, ni avec la même audace. Il m’est arrivé de lire les premières pages d’un texte à peine ébauché – par exemple en fin de rencontre ou d’entretien et à la demande de mon interlocuteur ; le plus souvent, toutefois, il s’agissait d’un travail déjà bien avancé et que je ne doutais pas de mener à son terme. Les raisons qui déterminent l’une et l’autre de ces lectures ne sont pas les mêmes. Dans le second cas, le plus simple à expliquer, je conçois ma démarche comme un cadeau à quelques privilégiés : tenez, leur dis-je en substance, j’ai écrit quelque chose dont je suis satisfait et j’ai envie de le partager avec vous, ici et maintenant, sous-entendu avant que cela devienne un livre accessible à tous. Le premier cas est plus complexe, car l’auteur n’a en lui ni l’assurance que les quelques pages écrites sont bonnes, ni la confiance que son chantier d’écriture aboutira un jour. La lecture alors n’est plus cadeau mais prise de risque : qu’en attend l’auteur ? qu’est-ce que moi, auteur, j’en attends ? D’abord, contrairement à ce qu’on pourrait penser, cela ne se joue pas tant avec le public – la plupart du temps trop bienveillant ou réservé, ou simplement très poli – qu’avec soi-même. En dévoilant ce qui souvent relève d’une ébauche ou d’un premier jet d’écriture, moi, auteur, j’ose un geste dont j’espère qu’il va en retour générer ou renforcer la confiance qui me fait défaut (un peu à la manière de ces grands timides qui se dopent en faisant montre d’audaces étonnantes !). Par ailleurs, en donnant à entendre quelque chose d’inachevé, je m’engage implicitement à en livrer plus, voire l’intégralité, un jour prochain : en d’autres termes, je prends symboliquement rendez-vous avec quelques-uns des présents pour une date indéterminée. Bon, soyons lucide, c’est d’abord avec moi-même, ce rendez-vous, car combien parmi ceux-là se souviendront encore de mes premières pages dans six mois ou dans un an ? Qu’importe, cela me tient à ma table de travail et c’est l’essentiel. Confiance en soi et engagement vis-à-vis des autres et de soi, il n’en faut parfois pas davantage pour contribuer à l’aboutissement d’un projet, pour qu’un chantier d’écriture devienne un jour livre. 
 

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    Rappel : le 30 mai prochain,  je donnerai à entendre deux textes en chantier qui s’inscrivent dans chacun des cas exposés ci-dessus. (Voir ci-dessous)

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